La Première et la Seconde Guerre mondiale, le choc de 1973, Saddam
Hussein, le 11 Septembre et des rats dans un paquet de corn-flakes : il y
a tout ça dans la saga du pétrole contée par le journaliste Matthieu
Auzanneau.
Terra eco : Le fil rouge d’ « Or noir », c’est l’émergence des Etats-Unis comme superpuissance bâtie sur le pétrole. Comment se produit-elle ?
Quel rôle joue aujourd’hui le pétrole dans les conflits au Moyen-Orient ?
Pour comprendre, il faut remonter à la fin de la Grande Guerre : les deux butins en jeu sont le charbon de la Ruhr, en Allemagne, et le pétrole – encore inexploité – de la Mésopotamie, perdue par l’Empire ottoman. La Grande-Bretagne laisse le premier à la France, contre le champ libre au Proche-Orient. L’Irak est une nation créée par les Britanniques pour exploiter le pétrole. Ensuite, Washington a favorisé l’arrivée au pouvoir de Saddam Hussein, puis l’a soutenu dans son agression contre l’Iran (en 1980, ndlr), avant de mener contre lui deux guerres. Tout aussi contradictoire a priori est l’alliance entre les Etats-Unis et l’Arabie Saoudite, et que celle-ci ait perduré après le 11 Septembre, alors que 15 des 19 pirates de l’air étaient Saoudiens… Pour conserver leur base militaire et leurs intérêts, les Américains ont toujours complaisamment soutenu le régime des Saoud (la maison royale saoudienne au pouvoir en Arabie Saoudite, ndlr), même si ceux-ci ont joué avec le fanatisme wahhabite comme d’un chien de combat dangereux.L’Etat islamique et la politique d’Obama ne sont que les suites de cette politique américaine inconséquente visant à ne laisser aucun Etat devenir hégémonique dans le Golfe persique.
Le livre explique le rôle du pétrole dans les crises économiques, de 1929 à 2008. Est-ce un facteur décisif de déstabilisation ?
Le pétrole n’est pas l’alpha et l’omega de l’Histoire, mais celle-ci n’a pas qu’une dimension humaine, car on vit dans un monde physique. On nous a notamment toujours expliqué que le choc pétrolier de 1973 est un point de basculement, qui a plongé l’Occident dans le chômage de masse et la dette. Mais nous gardons de cet événement une représentation caricaturale, un caprice de princes arabes avides de richesse. Au-delà du facteur déclencheur qu’est la guerre du Kippour menée contre Israël par les pays arabes, il y a un soubassement physique : trois ans plus tôt, le pic de production de pétrole conventionnel a été atteint aux Etats-Unis, où l’on s’inquiète de ce déclin. Plusieurs responsables de la politique pétrolière des Etats-unis voient d’un bon œil l’hypothèse d’une augmentation des prix du baril, pour pouvoir financer de nouveaux projets d’extraction en dehors des zones d’influence de l’Opep (Organisation des pays exportateurs de pétrole). Ce sera effectivement le cas en mer du Nord et en Alaska. Après le choc pétrolier, Henry Kissinger, patron de la diplomatie américaine, proposera même de fixer un prix plancher du baril !
Vous expliquez la baisse actuelle des cours du pétrole – 49 dollars le baril, soit 44 euros – par, notamment, le boom des pétroles non conventionnels (gaz et pétrole de schiste, sables bitumineux…). Incarnent-ils l’avenir du pétrole ?
C’est une course sur tapis roulant : les majors doivent sans cesse investir pour compenser le déclin des ressources de pétrole conventionnel, mais n’y parviennent pas. Pour satisfaire la consommation actuelle, il faudrait trouver et mettre en production tous les dix ans l’équivalent des extractions de quatre Arabie Saoudite, soit la moitié de la production mondiale ! Le boom du pétrole de schiste est indéniable et spectaculaire, mais l’industrie ne tient pas là (encore ?) sa planche de salut, loin s’en faut : il représente 3 millions de barils par jour aux Etats-Unis, sur une production totale de pétrole de 90 millions de barils. La Pologne n’a pas été l’eldorado espéré. Et Total a remisé sur l’étagère un projet d’exploitation de sables bitumineux, car il n’était pas rentable à 110 dollars (98 euros) le baril. Comme le dit un expert, « nous sommes dans la position de rats qui ont fini de manger les corn-flakes et s’attaquent au carton de la boîte ». C’est peut-être le début de la fin de l’or noir. Si on n’arrive pas à sortir du pétrole et à trouver un accord climatique global, ce n’est pas faute de prise de conscience, mais parce qu’on ne sait pas faire de croissance sans énergie fossile abondante.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire