mercredi 10 juin 2015

Ni capitalisme, ni Etat - la Coopérative intégrale s’épanouit à Barcelone

Ni capitalisme, ni Etat - la Coopérative intégrale s’épanouit à Barcelone


Ils fraudent le fisc pour financer la révolution. Avec un budget de 490 000 euros, la Coopérative intégrale catalane (CIC) tente de construire ses propres « services publics coopératifs » dans le domaine de la santé, du logement, du transport ou encore de l’éducation. Leur but : se passer de l’euro, de l’Etat et des banques.

- Barcelone, reportage
Au pied de la Sagrada Familia, des cars venant du monde entier déversent chaque jour des marées de touristes qui rendent laborieuse la progression sur les trottoirs. Tous veulent leur selfie avec en arrière plan l’Ovni architectural de Gaudi. Deux pâtés d’immeubles en contrebas, au numéro 263 de la rue Sardenya, se niche une autre curiosité, mais elle n’apparaît sur aucun guide touristique.
L’immeuble baptisé Aurea Social a tous les attributs du siège d’une entreprise de service prospère. Pourtant, c’est un squat. Sûrement le plus luxueux de Barcelone qui compte pourtant une soixantaine de centres sociaux autogérés comme celui-ci. Quand on s’approche de l’entrée, la porte automatique s’ouvre sur le guichet en bois verni de la réception. Dans ce dédale de bureaux et de couloirs, des groupes de personnes s’affairent, en réunion ou le visage rivé sur leur ordinateur pendant que d’autres font du yoga ou cultivent des plantes médicinales interdites sur l’immense toit-terrasse avec vue sur le haut de la Sagrada Familia. Quand on rentre dans les toilettes, les lumières s’allument sans que l’on ait besoin d’appuyer sur l’interrupteur. On peut régler le système de ventilation de chaque pièce avec une télécommande.
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Un groupe de travail lors d’une assemblée de la CIC.
Mais le faste du bâtiment n’est pas la seule chose qui le distingue des lieux alternatifs barcelonais. Aurea Social abrite aussi le quartier général de la Coopérative Intégrale Catalane (CIC). Ce mastodonte de l’alternative créé en 2010 compte plus de deux mille membres et dispose cette année d’un budget de 490 000 euros dédié à la construction d’un nouveau monde. Ces activistes ne demandent pas de meilleurs retraites, l’instauration d’une taxe carbone ou la séparation entre banques de dépôt et banques d’investissement. Ils ne demandent rien. Et pour cause. « Nous rejetons l’État comme système de contrôle basé sur l’exploitation de l’être humain », expliquent-t-il dans l’Appel à la révolution intégrale qui leur sert de manifeste officieux.
La CIC s’est donné pour logo une fleur multicolore inspirée de la permaculture. Chaque pétale représente une commission et un secteur de la vie (santé, éducation, logement, alimentation, transport, technologie) que la coopérative tente d’extraire des griffes du capitalisme et de l’Etat pour les remettre dans les mains de ses utilisateurs. Ils veulent créer leur propres « services publics coopératifs » gérés par leurs usagers. Exit les politiciens professionnels, les personnes décident de ce qui les concerne lors d’assemblées quinzomadaires ouvertes à tous. Leur but : se passer progressivement de l’euro, de l’Etat et des banques et prouver que « nous pouvons vivre sans capitalisme ».

« Nous pouvons vivre sans capitalisme »

Un rêve d’adolescents immatures ? Peut-être. Toujours est-ils qu’ils n’attendent pas le grand soir pour commencer à le réaliser. En quatre ans, ils ont financé ou facilité la création de deux logements sociaux coopératifs, d’une école libre, de deux ateliers de machines-outils collectivisées, d’un centre de santé, d’une colonie éco-industrielle qui travaille sur la souveraineté technologique et d’une banque autogérée sans intérêts.
La coopérative a également popularisé des techniques et des machines pour rouler en utilisant le moins possible de pétrole et dynamisé une monnaie parallèle utilisée par deux mille personnes mais aussi un atelier de transformation de produits écologiques, des greniers alimentaires et une centrale de distribution de nourriture biologique couvrant toute la Catalogne. La CIC a ausi permis à une dizaine de communautés de trouver des terres pour s’installer en zone rurale et aide les personnes sur le point de se faire expulser de leur logement à le garder ou à en trouver un autre.
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Filtre à huile qui permet au camion de rouler sans essence ou presque, 5 litres utilisés l’hiver dernier.
Pour faire tourner cette grosse machine, la CIC verse des « assignations », sorte d’argent de poche pour activistes, à environ 70 personnes qui touchent entre 200 et 900 euros par mois, en fonction de leurs besoins. Pour financer ses activités, elle ne demande évidemment pas de subventions. En fait, elle se sert elle-même dans les caisses de l’Etat via l’insoumission fiscale.
L’insoumission fiscale ? Pour comprendre, je m’éloigne de Barcelone et emprunte les routes ridiculement étroites qui mènent vers un fournil coopératif dans le nord-ouest de la Catalogne. Angel m’accueille avec un sourire et referme rapidement la porte derrière moi afin de ne pas perdre la chaleur du four. Ce trentenaire aux allures de gendre idéal est boulanger autodidacte, mais il est aussi hors la loi. Sa coopérative tourne bien, pourtant elle ne verse pas un sou au fisc espagnol. D’ailleurs, aux yeux de l’Etat, l’entreprise n’existe pas. Angel et ses cinq collaborateurs se répartissent les revenus de leur activité sans que l’administration ne voie la couleur d’un euro.
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Angel dans son fournil coopératif
Comment cela est-il possible ? Il est membre de Libertanonima [nom modifié pour ne pas faciliter le travail du fisc], une coopérative créée par la CIC qui sert de parapluie juridique à des petits artisans et commerçants, les dispensant ainsi de créer leur entreprise. Elle propose à ses « socios auto-ocupados » (membres auto-entrepreneurs) un service comptable et administratif mutualisé et sert d’interface entre eux et l’Etat. En échange de ces services, les membres paient une participation à la coopérative proportionnelle à leurs recettes et lui versent la TVA qu’ils auraient dû payer à l’Etat. Dans le cas d’Angel, un peu plus de mille euros par an, une somme largement inférieure aux charges qu’il aurait dû payer s’il avait monté une entreprise classique.
« Aux yeux de la loi, nous sommes des coopérateurs bénévoles de la coopérative, m’explique-t-il en me montrant l’attestation fournie par Libertanonima qu’il garde dans un tiroir en cas de contrôle. C’est comme si on était un groupe de cyclistes, qu’on avait un local et qu’on bossait dessus ensemble. » Sauf qu’ici, les cyclistes sont boulangers et tirent un revenu de leur activité. « Ce n’est pas illégal, c’est a-légal, précise-t-il. On jongle avec la loi. » D’ailleurs il parle de sa situation avec détachement et ne requiert pas l’anonymat. Et si jamais les enquêteurs du fisc décident de le contrôler, il les renvoie vers le siège de Libertanonima .

La banquière devenue révolutionnaire

Ils seront reçus à Aurea Social par Angels, une ancienne banquière qui a décidé de rejoindre les rangs révolutionnaires. Dans son bureau aux parois de verre, cette femme au chignon sévère et aux cheveux grisonnants les attend de pied ferme. « Ils sont déjà venus deux fois et n’ont rien trouvé à redire, on joue au chat et à la souris avec l’Etat. Et pour l’instant, la souris gagne », dit-elle avec un sourire satisfait, tout en s’affaissant sur le dossier flexible de son siège. Angels fait partie des 70 personnes qui touchent des assignations. Pour m’expliquer le complexe montage juridique qui leur a jusqu’à présent permis de passer outre la vigilance du fisc, elle saisit un crayon et une feuille et se met à dessiner.
L’astuce est la suivante : Libertanonima demande à ses membres de faire passer leurs factures personnelles pour des frais professionnels, ce faisant la coopérative équilibre artificiellement sa balance de TVA. Elle verse donc à l’Etat une somme dérisoire et réinjecte le reste dans son réseau militant. La CIC a créé plusieurs coopératives comme Libertanonima afin de noyer le poisson et de limiter les risques. Ils font en effet attention à ne jamais excéder les 120 000 € de fraude potentielle, afin de ne pas encourir de poursuites pénales. Quand une coopérative s’approche du chiffre fatidique, une nouvelle entité est créée.

De la fraude fiscale à des fins sociales

A la tête de ces « parapluies juridiques », cinq personnes, pour la plupart insolvables, sont prêtes à assumer les risques judiciaires. Piquete est l’une d’elles. Quand il ne chante pas des chansons révolutionnaires, ce cinquantenaire aux allures de rocker qui affiche son engagement anarchiste sur sont Tshirt prend part à la commission juridique de la CIC. Volubile, il est adepte de la « désobéissance civile et économique » et prend son rôle très au sérieux. « En 36, il y a eu une révolution libertaire ici en Catalogne. Des milliers d’entreprises ont été collectivisées et on a fonctionné sans chef pendant trois ans. Mais pour rendre cela possible, il a fallu des décennies de préparation morale et culturelle. C’est ce que nous essayons de faire avec la CIC, nous créons des outils pour faciliter la transition. Nous préparons la révolution tout en la faisant. »
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Piquete
Et leurs outils ne s’adressent pas qu’aux militants professionnels. Restaurateurs, maraîchers, bijoutiers, bûcherons, brasseurs, graphistes, documentaristes, éditeurs... Ils sont près de 700 artistes, artisans ou petits commerçants, seuls ou en mini collectifs de travail, à utiliser le statut de « socio auto-ocupado ». Mais la CIC n’a rien inventé. Nombre d’entreprises capitalistes font également de l’optimisation fiscale afin de se soustraire à l’impôt. Sauf qu’ici, les gains sont distribués de manière collective à des projets sociaux. De la fraude fiscale en bande organisée ? Oui, mais à des fins révolutionnaires !
- A SUIVRE

Expo photos à Cransac

le Musée des Mémoires de Cransac accueillera mon exposition photos "Correspondance, de jardins ouvriers en ferrailles rouillées" du 1er juin au 31 juillet.


 Colette Marin

9 idées reçues sur les AMAP

9 idées reçues sur les AMAP

1- C’est un truc de bobo

Déjà entendons-nous sur la définition de bobo. D’après Wikipedia : "Le terme bobo, contraction de bourgeois-bohème, est une expression désignant des personnes relativement aisées dont les valeurs se situent à gauche. À partir de cette définition générale, différents attributs peuvent être ajoutés à l’archétype du bobo : urbain, écologiste, idéaliste, hypocrite, etc. [...]. En France, le terme est plutôt utilisé de manière péjorative pour désigner des personnes aisées se proclamant de gauche mais dont les actes sont contradictoires avec les valeurs qu’ils défendent".
Il n’y a pas si longtemps (le 22/11/2014), Le Point ne titrait-il pas : "Ruches ou Amap : guerre des légumes chez les bobos ?". Mon expérience à moi, c’est que dans les AMAP où je suis, oui il y a des gens qui votent à gauche, oui il y a des urbains, oui il y a des écolos, oui il y a des idéalistes, sans doute y a t’il des hypocrites parce que personne n’est parfait. En termes de profession, il y a des ingénieurs, même des chefs d’entreprise, des profs, des personnes qui exercent le métier d’assistance sociale, des instit., des sage-femme...mais de la à dire que tout le monde a un niveau de vie aisée ce serait incorrect. Alors moi je veux bien qu’on me mette dans cette catégorie si ça peut faire plaisir, mais de là à mettre tout le monde dans ce sociostyle somme-toute péjoratif, il y a un gap. Voici quelques éléments trouvés dans divers ouvrages :
Dans l’ouvrage « Les AMAP : un nouveau pacte entre producteurs et consommateurs ? » de Claire Lamine [A1], voici les statistiques que l’on peut lire datant de 2006 (p.35) : "la seule caractéristique dont on soit sûr, c’est que le niveau de diplôme et de qualification des amapiens est supérieur à la moyenne nationale, même à âge égal (le niveau de diplôme et de qualification s’accroissant au fil des générations, de manière générale) [...] Nous pouvons affirmer que les amapiens sont en moyenne, comme d’ailleurs les consommateurs bio, des personnes au niveau d’éducation relativement élevé, mais appartenant aux couches de revenus moyens [...] Des citadins qui ont en général gardé un lien fort à la campagne, soit par leurs origines familiales, soit par leurs pratiques de loisir".
Des statistiques plus récentes sont disponibles (datant de 2012), notamment pour l’AMAP Pastel à Tournefeuille [A3] et les AMAPs en Isère [A4]. Elles sont globalement en accord avec celles avancées par Claire Lamine.
Annie Weidknnet, du réseau AMAP Midi-Pyrénnées, apporte dans son ouvrage « AMAP, histoire et expériences » [A2], un éclairage sur le profil des amapiens de la région toulousaine (p.89) : "Globalement des revenus un peu supérieurs aux moyennes nationales, mais l’importance des écarts dans une même AMAP amène à mettre en avant surtout le niveau d‘étude, un peu plus élevé aussi, qui peut expliquer un meilleur accès à l’information. Grande diversité, leur composition reflète les différences entre régions ou entre quartiers d’une même ville. Sur l’agglomération toulousaine par exemple, il y a dans les AMAP beaucoup d’employés d’Airbus dans les villes de l’agglomération où ils sont nombreux à habiter ; dans le centre-ville, beaucoup d’étudiants, des intermittents du spectacle."
Qu’il y ait des bobos dans les AMAP, que moi-même je possède des traits rappelant ce "sociostyle", que parfois nos paysans nous regardent en se moquant gentiment de notre naïveté et de notre enthousiasme, c’est vrai. Mais ce qui est aussi vrai c’est que nous sommes un vrai collectif de consommateurs qui œuvrons avec les producteurs à proposer un mode de production et de consommation alternatif qui permet, quand ça fonctionne bien, une vraie agriculture durable...alors ce débat devient vite dérisoire.

2- Ce sont des repaires de militants

Bien sûr qu’il y a des militants, des militants écolo, des militants altermondialistes...en plus ou moins grand nombre selon les AMAP, ayant plus ou moins de poids au sein du groupe. Voici le regard que porte un producteur dans mon AMAP : "ces militants sont de deux sortes : les militants qui sont « contre » et ceux qui sont « pour ». Ceux qui sont « contre » ont souvent une énergie remarquable mais sont dans un effort « contre » et non pas dans la création d’une alternative, du coup ils s’épuisent. Ce que je pense de manière générale, c’est qu’on peut faire de très bonnes choses pour de mauvaises raisons. Et dans ce cas, l’action risque de ne pas être durable, on s’épuise, ou on fait culpabiliser les autres de ne pas être "à fond"". Je trouve cette analyse assez sensée. Par exemple, ma collègue Anna serait tentée par l’AMAP vers chez elle mais est regardée avec de gros yeux noirs par certains adhérents parce qu’elle n’utilise pas de couches lavables pour son petit ou qu’elle ne psychote pas sur les antennes relais ou les micro-onde. Ces personnes étant pour la plupart du sexe féminin, ma collègue les appelle les "bio-connasses"...Du coup elles sont un vrai rebutoir pour elle, et je la comprends. Le but est quand même de se sentir un minimum à l’aise au sein du groupe.
Donc oui il y a des militants, et encore heureux, car pour monter un groupe, le dynamiser, le faire tenir dans la durée, il faut quand même "y croire" un minimum ! Etre militant n’est pas une tare. Et au sein des AMAP que je fréquente, les éventuels militants (parce que ce n’est pas écrit sur leur front !) sont assez intelligents pour ne pas s’enfermer dans des discours idéologiques et sont capables de cultiver un vrai climat de cordialité. De plus, une bonne partie des adhérents ne sont pas militants et constituent juste une masse de consommateurs dont l’implication est a minima ce qui est déjà beaucoup.

3- Le panier est plein de légumes bizarres que je ne sais pas cuisiner

Le maraîcher a à coeur de proposer des paniers équilibrés composés de produits "classiques" (en hiver, carottes, pommes de terre et salades font le gros du panier par exemple) et des produits que nous avons moins l’occasion de manger (tel le céleri rave pour rester dans le panier d’hiver). Au début oui ça fait peur, on se dit qu’on ne saura pas faire, mais ce n’est pas bien sorcier. Moi je me suis achetée un livre de cuisine spécial légume qui me dit comment les conserver et les cuisiner, sans partir dans des recettes compliquées. Et puis parfois dans les AMAP une personne propose chaque semaine des recettes en lien avec les produits du panier, pour ceux qui seraient en panne d’idée. Ce qui est appréciable, c’est justement de voir que l’on progresse, qu’on adopte des réflexes, qu’on se "rode". En ce deuxième hiver avec mon panier de légumes, voici mon plan hebdomadaire : faire une soupe de légumes verts (là c’est épinard), un accompagnement d’une viande (là c’est purée de céleri), une entrée (là c’est betterave avec des dés de fromage) et laver mes deux salades vertes. Pas bien compliqué !

Ce qui est bien avec les AMAP, c’est que l’on devient moins ignorant, il y a un processus progressif de "re-qualification" des consommateurs, comme l’explique Claire Lamine [A1] page 58.

4- Les fruits et légumes BIO sont tout petits

Une des choses que nous apprennent les AMAP c’est de changer notre regard sur les fruits et légumes. Notre regard est conditionné par ce que nous voyons dans la grande distribution, il faut apprendre à voir avec de nouveaux yeux. Pour ce qui est de la taille, oui ils peuvent être plus petits, mais parce qu’ils auront été moins dopés aux produits chimiques, donc ça en vaut la peine. De plus, ce n’est pas la taille qui compte :-) : cette année nous avons eu une récolte de poires assez catastrophique (le poirier est un arbre qui alterne* beaucoup), peu de poire sur les arbres, et bien chaque poire était d’autant plus goûteuse ! Enfin pour terminer sur cette histoire de taille, à titre d’exemple, dans mon panier j’avais une pomme de 9 cm de diamètre !
(*) je vous invite à vous pencher sur cette histoire d’alternance et d’éclaircissement, fondamental pour les arboriculteurs.

5- De toute façon, les légumes, les enfants n’aiment pas !

C’est pas faux, disons qu’ils mangent plus naturellement du jambon et des coquillettes que des brocolis. Mais c’est notre rôle de parent de leur faire aimer les légumes, il en va de leur santé. Et ça vient, petit à petit. Les faire participer à la récupération du panier, dire bonjour au producteur, les faire essorer la salade, équeuter les haricots verts, mixer la soupe, leur faire boire la soupe à la paille....sont pleins de petits trucs pas compliqués pour les faire adhérer en douceur. On ne peut pas laisser aux restaurations collectives toute la responsabilité de faire manger "équilibré" nos enfants. C’est quand même de notre ressort en tant que parents. Et c’est par l’exemple que l’on donne envie à nos enfants. Moi j’ai mis 35 ans, il a fallu que je devienne mère pour me mettre à cuisiner (tout court, légumes ou pas légumes !). Et aujourd’hui j’ai parfois de petits "flashs" au cours desquels je revois des petits moments étant gamine avec ma grand-mère, quand elle m’expliquait l’importance d’enlever le germe des oignons ou avec mon autre grand-mère quand elle hachait menu le persil pour sa recette du beurek.

Alors oui vous essuierez des échecs avec vos enfants mais vous aurez progressivement de petites victoires. La clé, je crois, est de leur montrer l’exemple et de les associer à vos activités, par petites touches.

6- Cuisiner des légumes, j’ai pas le temps !

C’est sûr que ça prend du temps. Je dirai deux à trois heures par semaine pour un panier de légumes. Alors moi c’est vrai que quand mes enfants étaient en bas âge je n’étais pas en AMAP pour les légumes. J’achetais mes légumes en BIOCOOP ou chez Naturalia et les fruits en AMAP (parce que les fruits ne nécessitent pas de préparation). Parce que chaque minute non occupée à langer, soigner, occuper bébé l’était à...me reposer, j’étais débordée. En revanche, dès que j’ai pu reprendre une vie "normale", j’ai adhéré à une AMAP légumes. Tout est une question d’organisation que chaque foyer doit essayer de trouver. Où je suis nous récupérons les paniers le vendredi à 18h, donc samedi matin pendant que papa fait les courses maman cuisine pour la semaine. C’est mon moment à moi, je mets la musique, je suis contente.

On ne peut pas souhaiter se réapproprier son destin alimentaire sans passer un peu plus de temps aux fourneaux, c’est un fait. La clé, c’est le plaisir que petit à petit l’on trouve à cuisiner et à faire plaisir à nos proches.

7- Toutes les semaines, c’est trop contraignant !

Quand on n’est pas chargé de distribution (c’est une à deux fois par an, ce n’est pas grand-chose), récupérer son panier peut ne prendre que 15 minutes, le temps de dire bonjour, de charger son panier, de signer la feuille d’émargement, de dire au revoir. Alors oui ces sont 15 minutes à caser le soir entre la sortie du boulot, la récupération des petits, la préparation du repas...etc, mais ce n’est pas insurmontable, surtout si sur le lieu de distribution plusieurs paniers peuvent être récupérés en même temps (légumes, fruits, pain, fromage, volaille...). Mais c’est sûr, c’est une question d’organisation que chaque foyer est obligé d’arriver à trouver.
De plus quand on est absent, on peu s’adresser à un autre adhérent ou à sa nounou ou à n’importe quelle personne qui sera ravie de récupérer pour nous notre panier. Pendant les vacances, certaines AMAP, telles les Oliviers, mettent en "vente" les paniers des adhérents en congés, une bonne façon de tester le concept avant de s’engager.
Moi personnellement, j’aime bien les distributions parce que progressivement j’ai sympathisé avec pas mal de gens, c’est ma petite parenthèse conviviale du vendredi soir qui inaugure en beauté le week-end.
Donc comme je l’ai déjà écrit plus haut, on n’a rien sans rien. Oui il y a des contraintes, il faut au début faire un effort d’organisation, et la clé est de progressivement faire sienne la démarche, qu’elle ne soit plus vue comme une contrainte mais comme partie intégrante de son quotidien.

8- Des paniers de produits BIO, ça coûte cher !

Déjà, soyons clair : pour 10 euros par semaine, voici ce que j’ai, à titre d’exemple dans mon demi-panier du 19/02/2015 (tout est BIO) : 2 petites salades vertes, 1 kg d’épinard, un gros céleri rave, deux petits choux rave, 4 ou 5 carottes, 4 ou 5 pommes de terre. Rien à envier aux prix dans la grande distribution. Et encore, à certaines périodes les paniers sont encore plus garnis.
Ensuite, dans tout budget alimentaire, il y a des priorités et parfois la possibilité de dégager un peu d’argent pour les légumes, en mangeant un peu moins de viande par exemple.
Mais bien sûr, comme conclut Olivier Fantine [A6] le prix restera toujours trop élevé pour certains. C’est pour cela que les établissements scolaires, et avec eux les collectivités territoriales peuvent jouer un rôle considérable dans le développement des valeurs, du fonctionnement et donc des répercussions possibles du système AMAP. L’accès au système des AMAP aux revenus modestes fait partie des discussion récurrentes au sein des réseaux, comme le rappelle Claire Lamine [A1] (page 39) au travers de divers exemples : le recours à des chèques services et à des subventions ou l’exemple de "La courgette solidaire" ; Maud David-Leroy & Stéphane Girou [A5] (page 45) citent quant à eux l’exemple des paniers solidaires à Romans ou la mise en place d’un barème en fonction des revenus à Parent. Enfin Annie Weidknnet [A2] (page 131) de conclure : "Ces solutions ne constituent en rien une solution à la question générale de l’accès des personnes à faible revenu à une alimentation de qualité, qui est un problème si grave qu’il est hors de portée du partenariat AMAP d’y faire face. Le lui demander c’est un peu comme demander à l’école de régler tous les problèmes de violence et d’éducation de la société, dédouanant les élites de leur responsabilités propres".

Au final la vraie question est : quel est le prix juste ?

C’est tout simplement le prix qui permet à l’agriculteur de gagner sa vie. Car comme le rappelle souvent un producteur de notre AMAP : "en AMAP on ne gagne pas d’argent, on gagne sa vie". En AMAP il n’y a aucun intermédiaire dans la vente, pas de spéculation sur les produits, une minimisation des emballages. Le prix dépend essentiellement :
- des coûts de production directement liés au mode de production. Les produits fabriqués en conventionnel sont moins chers, parce que le conventionnel, quoi qu’on en dise, présente des rendements supérieurs au Bio, et parce que ces producteurs n’intègrent pas le coût écologique de leur mode de production dans le prix des produits vendus.
- du salaire que souhaite percevoir le paysan. Détail du calcul : le producteur évalue ses charges d’exploitation et ajoute son salaire (*), estime par ailleurs le nombre de paniers complets qu’il est en mesure de livrer à chaque distribution et le nombre de distribution dans l’année (ce qui correspond à la fameuse "part de récolte"), et fait la division : [coûts + salaire] / [nombre de paniers x nombre de distribution] = le prix du panier.
(*) et de là découle une autre question : combien ça vaut, un paysan ? Y a t’il un salaire moyen de référence ? Maud David-Leroy et Stéphane Girou [A5] (page 81) évoque un "revenu de référence" départemental lié à la capacité de production du paysan et à son temps de travail. Je n’ai pour l’instant d’autres renseignements à ce sujet. Je sais juste que notre arboriculteur gagne 1350 euros nets par mois, et m’a dit que "c’est dans la lignée du salaire des autres paysans que je connais dans le réseau, à 1400 €/mois. C’est relativement peu en regard de l’investissement en temps et en compétences. Aujourd’hui un paysan doit mobiliser des compétences énormes dans des domaines extrêmement divers."

9- Les paysans, mais ils n’y en aura bientôt plus de toute façon !

Ben oui, à quoi bon vouloir aller à l’encontre de la diminution continue du nombre de paysan en France (*) et s’embêter à faire tout ça, les AMAP et tout et tout ? A t-on vraiment besoin d’eux pour bien se nourrir ? Est-ce que "l’avenir" n’est pas plutôt à ses fermes futuristes où des scientifiques font pousser des légumes hors sol ou ses fermes gigantesques où les animaux ne foulent jamais un pré (la "ferme aux 1000 vaches", déjà monstrueuse pour nous français, doit bien faire rire nos voisins allemands, américains, sud africains...qui ont paraît-il largement dépassé ce petit nombre de 1000 vaches depuis longtemps...) ? Je vous ai mis en PJ un petit article que j’aie trouvé dans la revue 01NET de mars 2015 dont le titre est "La grande révolution de l’ageekulture".
Je sais pas vous mais moi ça me fait flipper !!
Bien sûr il ne faut pas être réfractaire au progrès ; il serait idiot de s’opposer à ce qui pourrait augmenter la productivité des exploitations et le "confort" de l’agriculteur ; la disponibilité des terres agricoles diminue et nous sommes de plus en plus nombreux, donc il faut réfléchir à comment nourrir tout ce petit monde dans ce contexte. Mais il me semble qu’il faut rester vigilant et continuer à garder un savoir-faire agricole et ne pas verser uniquement vers un savoir-faire "technico-scientifique". Cette idée que le travail des blouses blanches pourrait un jour substituer le travail des paysans sur le terrain me rappelle un peu la grande époque du tout chimique, où tout reposait sur les engrais, pesticides, fongicides...et on voit ce que cela a donné : on a vu que le coût écologique n’était pas soutenable et qu’il fallait retrouver d’anciens savoir-faire perdus si on voulait une agriculture productive ET durable. Si on fait un parallèle, le jour où il n’y aura plus de pétrole ou que les métaux nécessaires à la fabrication des nombreux composants électroniques de toutes ces machines seront hors de prix, comment ferons-nous si le savoir-faire "agricole" a été perdu ?
De plus, manger des salades cultivées en labo, c’est s’éloigner un peu plus du vivant. A la limite, pourquoi s’arrêter en si bon chemin et ne pas se nourrir de pilules, comme dans "Le meilleur des mondes " d’Aldous Huxley (1931) ? Il me semble que ce qui fait de nous des êtres vivants, c’est que nous mangeons d’autres être vivants. Et ce qui fait de nous des humains, c’est justement cette culture universelle autour du repas. Pas très funky de partager un repas de pilules !
Enfin autre chose : souvent le modèle économique de ces grands projets futuristes est basé sur des subventions de l’état, un fort endettement de l’agriculteur...et donc pas vraiment durable si l’on prend en compte toutes les données.

Alors oui ça vaut le coup de continuer à faire vivre des paysans qui travaillent la terre et d’essayer de comprendre comment leur métier a évolué.

« Tout va s’effondrer. Alors... préparons la suite »

« Tout va s’effondrer. Alors... préparons la suite »



Le pic pétrolier, le climat qui se dérègle, la biodiversité qui disparaît… Les scientifiques nous bombardent de nouvelles alarmistes, mais que faire ? Prenons-les enfin au sérieux, préconise Pablo Servigne, co-auteur de « Comment tout peut s’effondrer ». Mais pas de panique : même si le chemin n’est pas facile, il faut l’accepter, pour commencer à préparer le monde d’après.
Sur quels faits vous appuyez-vous pour affirmer que l’effondrement est possible ?
Nous avons rassemblé un faisceau de preuves qui viennent des publications scientifiques. Les plus évidentes sont liées au fait que notre civilisation est basée à la fois sur les énergies fossiles et sur le système-dette.
Le pic de pétrole conventionnel a eu lieu en 2006-2007, on est entrés dans la phase où l’on exploite le pétrole non conventionnel : sables bitumineux, gaz de schiste, pétroles de schiste, etc. Déjà, c’est un signe qui ne trompe pas.
Ensuite, il y a un siècle, on investissait un baril de pétrole et on en retirait cent. On avait quatre-vingt-dix-neuf barils de surplus, on nageait dans le pétrole. Un siècle après, ce taux de retour est descendu à dix ou vingt, et cette diminution s’accélère. Or, en-dessous d’un certain seuil, entre quinze et vingt, c’est dangereux pour une civilisation. Pour fonctionner, notre société a besoin de toujours plus d’énergie. Or il y en a toujours moins. Donc à un moment, il y a un effet ciseaux.
En même temps, pour fonctionner, notre société a besoin de toujours plus de croissance. Pendant les Trente glorieuses, les deux-tiers de notre croissance faramineuse venaient des énergies fossiles. Sans énergies fossiles il n’y a plus de croissance. Donc toutes les dettes ne seront jamais remboursées, et c’est tout notre système économique qui va s’effondrer comme un château de cartes.
Dans ce schéma, quelle place a la crise écologique ?
Dans notre livre, on prend la métaphore de la voiture. Il y a la question du réservoir d’essence : à un moment il sera vide. C’est ce que je viens d’expliquer. Et il y a un autre problème : la voiture va de plus en plus vite et sort de la route. La science s’est rendue compte que le climat s’est emballé, que la biodiversité s’effondre littéralement. On dépasse des seuils qu’il ne faudrait pas dépasser sous peine de déstabiliser les écosystèmes qui nous maintiennent en vie. La voiture risque de se prendre des arbres. Si on va au bout, certaines études montrent que l’on peut vraiment éliminer presque toute vie sur Terre. On en est à ce point là.
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Pablo Servigne
Donc la crise écologique est beaucoup plus grave que les crises économiques. Certaines civilisations anciennes se sont effondrées économiquement et politiquement. Quelques siècles après, ça renaît. Et puis il y a des civilisations qui se sont effondrées pour des cause écologiques. L’effondrement de l’environnement provoque l’effondrement de la civilisation. Là, en revanche, la civilisation ne repart pas parce que le milieu est épuisé, mort.
Parmi toutes ces catastrophes, quelle est celle qui risque de déclencher les autres ?
Ce qui est important, pour l’étincelle qui déclenchera les autres, c’est la rapidité. Et là, c’est le système financier qui est le plus fragile. Les effondrements financiers sont très rapides, même s’ils sont moins graves. Le problème, c’est qu’ils peuvent déclencher un effondrement économique, donc du commerce physique, qui peut déclencher un effondrement politique, et plus tard un effondrement des institutions sociales, de la foi en l’humanité, de la culture, etc.
On utilise plutôt les mots « crise » ou « catastrophe » : pourquoi avoir choisi de parler d’« effondrement » ?
On a quand même utilisé les mots catastrophe et crise. Catastrophe, on l’aime bien parce qu’il est provocateur. En fait nous sommes devenus catastrophistes. Cela ne veut pas dire qu’on souhaite les catastrophes ou qu’on arrête de lutter contre. Cela veut juste dire qu’on est lucides et qu’on les accepte.
Le mot crise, lui, ne convient pas parce qu’il sous-entend que l’on peut revenir à l’état de normalité qu’on avait avant la crise. Or ce n’est pas le cas. Donc parler de crise est un abus de langage, même si on l’a quand même un peu utilisé dans le livre.
Effondrement est un mot qui nous plaît bien parce qu’il est très large. Il permet d’être aussi bien du côté de la raison, de parler des rapports scientifiques, que de toucher l’imaginaire. Quand on parle d’effondrement, les gens voient Mel Gibson avec un fusil à pompe, ou des films de zombies. Mais il y a beaucoup d’autres choses qui peuvent émerger. Donc notre travail, c’est de donner chair à ce mot d’effondrement. D’arriver à décrire ce à quoi il pourrait correspondre dans notre société, pour la génération présente, en-dehors des mythes hollywoodiens.
Et cela permet aussi de se rendre compte que c’est un processus.
Oui. Dans notre imaginaire, on a la notion d’apocalypse. Du jour au lendemain, il n’y a plus rien et c’est la barbarie. En fait non. Quand on parle d’effondrement, on parle aussi bien d’une catastrophe financière qui arrive en quelques heures, que d’une catastrophe climatique qui arrive en quelques décennies voire en quelques siècles. Toutes les grandes civilisations qui se sont effondrées ont mis des dizaines voire des centaines d’années à le faire.
Si ça s’effondre, qu’est-ce qui s’effondre exactement ?
On a creusé cette question en partant de ce qui était vulnérable. Aujourd’hui dans nos sociétés, on a une économie, des lignes d’approvisionnement, un système financier, des structures de flux – tout ce qui est système alimentaire, système d’approvisionnement en eau, système médical. Tout cela est devenu extrêmement fragile parce que complexe, inter-connecté. Donc ce qui va s’effondrer, c’est tout ce qui dépend des énergies fossiles. Cela inclut les énergies renouvelables et le nucléaire, car pour les fabriquer, il faut des énergies fossiles. Quand on se rend compte que quasiment toute notre nourriture dépend du pétrole, qu’est-ce qu’on va manger ? Ce qui va s’effondrer est absolument gigantesque.
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Des maisons au Hameau des buis
Une autre manière de répondre est que plus un pays est riche et industrialisé, et hors sol, plus il va tomber de haut. Aux périphéries, cela va être beaucoup moins grave et il va y avoir des jeunes pousses qui vont pouvoir relancer une civilisation. Par exemple, pendant la crise des subprimes de 2008, il y a eu trente-cinq pays qui sont entrés en émeutes de la faim, juste à cause d’une fluctuation des matières premières. Au Mozambique, ils n’étaient pas connectés au système mondial économique, et ils n’ont pas subi cette crise.
Est-il possible d’éviter cet effondrement ?
Non, c’est un des grands messages du livre. L’éviter voudrait dire qu’on continue notre trajectoire de croissance. Or non seulement ce n’est plus possible (on l’a montré avec la fin des énergies fossiles), mais si on continue de croître, le réchauffement climatique et la destruction de la biodiversité provoqueront un effondrement de notre civilisation. L’autre voie pour éviter un effondrement serait de bâtir une économie qui n’ait pas besoin de croissance. Mais sans croissance, la civilisation industrielle actuelle s’effondre. Donc de tous les côtés, ça s’effondre. On est cernés.
La posture du livre est de l’accepter. Il y a un effondrement, d’accord, on respire. On apprend à gérer sa raison, à gérer ses émotions, à gérer son rapport avec les autres, avec l’avenir. J’ai dû renoncer à des rêves que j’avais pour moi, mais j’ai dû renoncer à des rêves que j’avais pour mes enfants. C’est très douloureux. Une piste de sortie, c’est que l’effondrement peut être vu comme une opportunité incroyable d’aller vers quelque chose qu’on peut commencer à construire dès maintenant.
Est-ce qu’on le saura, quand l’effondrement arrivera ?
Vous connaissez la fable de la grenouille ? Quand on met une grenouille dans l’eau bouillante, elle saute. Quand on la met dans l’eau froide et qu’on fait peu à peu monter la température, elle reste jusqu’à en mourir parce qu’elle ne se rend pas compte que l’eau devient bouillante… Notre intuition est que peut-être, en Grèce, en Espagne, en Syrie, l’effondrement a déjà commencé. Nous, on n’est pas encore touchés parce qu’on est riches.
Comment êtes-vous arrivé à concentrer vos recherches sur l’effondrement ?
Un spécialiste du pic pétrolier, dans un colloque, a un jour parlé de ce qu’il appelle des « Oh my God points » [des points « oh mon Dieu » - NDLR]. Ce n’est pas un choc de la tête, c’est un choc du ventre et du cœur et après, plus rien n’est pareil.
Mon premier, c’était le pic pétrolier. J’ai vu un documentaire sur comment Cuba a survécu au pic pétrolier, et ça m’a tellement bouleversé que j’y suis allé pendant deux mois. Un autre grand « Oh my god point » est ma rencontre avec Dennis Meadows, le co-auteur du rapport du club de Rome [Rapport sur les limites de la croissance, 1972 - NDLR]. Son message est clair : il est trop tard pour le développement durable, il faut se préparer au choc, et construire des petits systèmes résilients parce que l’effondrement est là. Cela fait quarante ans qu’il dit cela, personne ne l’écoute. Le rapport prévoit un effondrement pour le début du 21e siècle et c’est ce qu’on est en train de vivre.

Pourtant, la grande majorité des gens ne voient pas l’effondrement.
Ils sont dans le déni, parce que c’est trop violent.
Après plein de gens savent. C’est le grand problème de notre époque : on sait mais on ne croit pas. Les mythes sont toujours plus forts que les faits. Notre mythe, c’est la croissance infinie, la techno-science qui domine la nature. Si on trouve un fait qui ne colle pas avec ces mythes, on le déforme pour le faire rentrer. On dit qu’on trouvera de nouvelles énergies, par exemple.
C’est pour cela qu’avec ce livre on est sur le terrain de l’imaginaire, qui est beaucoup plus fort que les faits, et structure la manière de donner sens au monde. On dit que l’utopie a changé de sens : les utopistes sont aujourd’hui ceux qui croient qu’on peut encore continuer comme avant.
Accepter l’effondrement, c’est comme accepter la mort d’un proche. Il faut dépasser les phases du deuil : le déni, le marchandage, la colère, la tristesse et l’acceptation. Beaucoup de gens sont encore dans le déni, mais il y en a aussi dans la tristesse, dans la colère. Et il y en a qui sont dans la joie, parce qu’ils sont déjà dans l’acceptation.
A la fin de l’année se déroulera une grande conférence sur le climat à Paris. N’est-ce pas la preuve que nos élites politiques ne nient plus l’effondrement et cherchent des solutions ?
Non, je pense que les politiques n’y croient pas. C’est bien que des gens se mettent autour de la table pour parler de climat, cela a au moins une vertu pédagogique. Mais parler de solutions, c’est tordu. Cela laisse la porte ouverte à tous les techno-béats qui sont là à trépigner avec la géo-ingénierie. Et cela empêche de se rendre compte que le changement climatique, même si tout s’arrête d’un coup, c’est déjà trop tard, il s’est emballé.
Mais on peut limiter les dégâts, c’est pour cela que c’est bien de mener des négociations. Et surtout on doit le faire parce qu’aujourd’hui, il n’y a aucun grand conflit international. C’est le moment idéal pour des négociations.
Que peut-on faire d’autre au niveau politique pour faire face à l’effondrement ?
On est dans des paradoxes, car si quelqu’un au niveau politique commence à parler d’effondrement cela va créer une panique des marchés financiers, qui va provoquer l’auto-réalisation de l’effondrement. Il va provoquer ce qu’il voulait éviter.
En revanche, on peut agir au niveau micro-politique. Avec l’effondrement, les macro-structures vont souffrir. On va retourner à des sociétés beaucoup plus locales. Le mouvement de la transition est en train de redonner du pouvoir aux gens au niveau municipal. C’est cette échelle qui permet de passer à l’action rapidement.
Vous dites que pour décrire l’effondrement, les faits scientifiques ne suffisent pas. Il faut aussi avoir l’intuition qu’il arrive. Ceux qui portent des alternatives sont-ils ceux qui ont cette intuition ?
Pour beaucoup, oui. Il y a des millions d’individus dans le monde qui sont déjà dans le monde post-pétrole, post-effondrement : le monde d’après.
Le problème est que si on n’a pas encore mis les lunettes de la transition, on ne voit pas ces initiatives. On ne comprend pas pourquoi tel paysan a développé la traction animale. Or dans vingt ans, l’agriculture industrielle se sera effondrée et tout le monde sera à la traction animale.
Il faut se mettre en transition, c’est une opportunité de changer le monde. Cela veut dire construire des « réseaux des temps difficiles ». C’est retrouver le lien aux autres, à la nature, avec nous-mêmes. C’est accepter l’interdépendance de tous les êtres. Quand une civilisation s’effondre, les bâtiments peuvent s’effondrer, il reste les liens humains.
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Les yourtes de l’école du Hameau des buis
A quoi ressemblerait ce monde d’après, ce monde en transition ?
Ce n’est pas à moi de répondre à cette question. Ce qu’on donne dans ce livre, ce sont des outils pour qu’avec votre imaginaire, vous forgiez votre monde d’après. Il sera différent d’un pays à l’autre, d’une personne à l’autre, c’est la mosaïque de l’effondrement. Je ne sais pas si on arrivera dans un grand sursaut collectif à en atténuer les effets, ou si on ira vers plus de guerres, de famines, de catastrophes. Mais je sais qu’il y a un grand chemin intérieur à faire, qu’on a déjà commencé et qu’on est nombreux.
Ici nous sommes au Hameau des buis, une communauté installée dans la campagne ardéchoise. Avoir fait le choix d’habiter ici, est-ce une façon d’anticiper l’effondrement ?
J’aimerais dire non, mais en fait je dois avouer qu’au fond de moi, j’ai fait cela pour quitter la ville parce que je sens qu’à ville, cela va être de plus en plus difficile. Un grand exode urbain a commencé. Plein de jeunes, de néoruraux, de « nimaculteurs » - non issus du monde agricole - y participent.
Et la transition, comment l’amorcez-vous ici ?
Ici, au Hameau des buis, on n’est pas du tout autonomes en énergie, en alimentation, etc. Quand je suis arrivé, j’ai fait ma conférence et cela a provoqué des « Oh my god points ». On a entamé des travaux pour être autonomes en eau et en alimentation. On se dit qu’il va falloir qu’on ait des chevaux pour se débrancher de la voiture.
Pour moi, la transition c’est l’histoire d’un grand débranchement du système industriel. Se débrancher avant qu’il ne s’effondre et nous emporte avec. Car pour l’instant, si tout s’effondre on est mort : je ne sais pas vivre sans voiture et sans supermarché.
- Propos recueillis par Marie Astier


- Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Ed. Le Seuil, 304 p., 19 €

Comment donner du poids à la vente en vrac

Comment donner du poids à la vente en vrac


Comment donner du poids à la vente en vrac
(Crédit photo : L'emballage écologique - flickr)

Acheter seulement la quantité d’amandes effilées que réclame une recette. Arrêter de nourrir sa poubelle à chaque retour d’emplettes. Cesser de consacrer une part de son budget alimentaire au seul financement de contenants éphémères… Sur le papier, la vente en vrac a tout pour plaire. Pourtant, son développement est encore balbutiant. A ce jour, la France compte, tout au plus, « une dizaine de magasins 100% vrac », selon l’association Zero Waste France (ex-Centre national d’information indépendante sur les déchets), co-auteure d’une cartographie des lieux de vente en vrac. L’achat à la pesée, très répandu avant l’essor des supermarchés, est aujourd’hui cantonné aux fruits et légumes, aux thés et épices ou aux enseignes bio. Partout ailleurs, les emballages jetables se portent bien, leur poids se chiffrant toujours en millions de tonnes (Voir l’encadré ci-dessous).

A l’autre bout de la chaîne, la France dépense 15 milliards d’euros par an pour traiter l’ensemble de ses déchets, selon un rapport de l’Ademe, l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ici en pdf). Soit un budget plus conséquent que celui consacré à l’enseignement supérieur. Ulcérés par cette gabegie d’argent et de ressources, une quarantaine d’entrepreneurs et militants associatifs ont lancé, le 24 avril dernier, le collectif Réseau Vrac. En se regroupant, ils espèrent faire sauter les verrous qui bloquent le retour de la vente à la pesée. Un parcours en cinq étapes.

1. Abolir une réglementation pensée pour le préemballé

De la farine au dentifrice, peut-on tout vendre en vrac ? Non. Principalement pour des questions de règlementation. « Prenons les cosmétiques à rincer, shampoings, gels douche… Tels que les textes sont rédigés, leur vente en vrac suppose d’avoir parmi le personnel du magasin un bac + 3 en biotechnologies », rapporte Hélène Person, cheffe de marché secteur non alimentaire chez Biocoop. Autre bizarrerie, « pour des raisons historiques, de lutte contre la fraude et de contrebande, la vente d’huile d’olive à la pesée est strictement interdite », ajoute Laura Caniot, responsable de l’accompagnement des projets locaux au sein de Zero Waste France. Quant aux contenants utilisés par les commerçants, « la loi indique qu’ils ne doivent pas être souillés, ce qui ne dit pas si on a le droit ou non de les réutiliser » s’inquiète Fanny Allorent, qui lance une gamme de sacs et boîtes destinés à la vente en vrac, baptisée Je m’appelle reviens. En clair, qui se lance dans le vrac aujourd’hui redoute forcément les contrôles de la DGCCRF (la Direction générale de la concurrence de la consommation et de la répression des fraudes ). « La réglementation a été pensée pour la grande distribution, pour une société du préemballé, résume Fanny Allorent. Si l’on veut voir le vrac se développer, il est urgent de dissiper ce flou. » Cette aspiration est l’une des raisons d’être de Réseau Vrac. « En se regroupant, on compte faire entendre notre voix auprès des pouvoirs publics », explique Laura Caniot.

2. Ressusciter la consigne et le filet à provisions

« L’essor du sac plastique nous a fait oublier le bon sens d’un filet à provision », sourit Fanny Allorent. Pour que le vrac prenne de l’ampleur, les membres de réseau comptent en partie sur le consommateur. En relançant l’opération de sensibilisation « Mon commerçant m’emballe durablement », initiée en 2011, Zero Waste France incite les clients à snober les emballages à usage unique. En échange de ristournes, de desserts gratuits ou d’un euro de consigne, les clients sont invités à se servir de leur propres contenants ou à ramener ceux fournis par les commerçants dans le réseau de magasins participants. L’association estime qu’en France, 100 000 points de vente pourraient jouer le jeu. Certaines enseignes misent déjà sur le sens de l’organisation de leurs clients. Ainsi, dans les 180 magasins Biocoop proposant des produits d’entretien au poids, « nous avons pris le parti de ne pas fournir de bidons vides, explique Hélène Person. Se lancer dans le vrac et faire venir les contenus et les contenants séparément, sur le plan écologique, ce n’est pas cohérent. » Mais chacun est-il prêt à changer ses pratiques ? « Avec l’allongement des trajets quotidiens, personne n’a envie de trimballer un demi-mètre cube de contenants pour faire ses courses le soir », résume Didier Onraita, fondateurs du réseau d’épiceries 100% vrac Day by day qui compte aujourd’hui cinq boutiques. C’est alors au commerçant de faire sa part. « Si l’on veut que le vrac gagne du terrain, le client doit pouvoir arriver les mains vides » poursuit l’entrepreneur. Intervient alors la laveuse, l’investissement phare du vendeur en vrac lui permettant de remettre dans le circuits les contenants rapportés par ses clients.

3. Rendre le vrac vraiment moins cher

Contrairement aux idées reçues, « pour le commerçant, le vrac est fatalement plus cher, souligne Didier Onraita. Conditionner en industrie un produit dans un emballage jetable ne coûte rien, à peine quelques centimes par produits. A l’inverse, se passer d’emballages jetables implique de démonter, laver, sécher, remonter des contenants, ce qui suppose du mobilier, de la logistique et de la main-d’œuvre. » Autre raison du surcoût des produits en vrac : à l’heure actuelle, les faibles quantités distribuées ne permettent pas de faire des économies d’échelle. « On est par exemple incapables de vendre en vrac des pâtes sans œufs, du type farfalles et coquillettes, illustre Didier Onraita. Sur ce type de produits, les marges sont tellement faibles qu’il nous faudrait en écouler des tonnes pour simplement amortir le meuble qui les contient. » Paradoxalement, un client s’attend à ce que, vendus en vrac, ses pâtes, son riz, ses céréales, lui reviennent moins cher. Conscients de cette aspiration, les enseignes vendent ces produits « de 10% à 40% moins cher » selon les relevés de Zero Waste France. « Pour convaincre d’acheter en vrac, en dehors du réseau militant, le prix est notre meilleur argument », souligne Didier Onraita. Payer plus cher et vendre meilleur marché : cette équation rend la viabilité économique du vrac compliquée. Pour y remédier, les membres du réseau misent sur la mutualisation de la livraison et des achats.

4. Refaire de la vente un métier

En matière de conservation aussi, les produits vendus au poids ou sous vide ne posent pas les mêmes défis. « Pour éviter les pertes liées au stockage, les vendeurs de vrac doivent évaluer très précisément la demande », constate Laurent Dupont, de Bio création Bois, un distributeur de mobilier pour la vente en vrac. « En supprimant l’emballage jetable, on se prive de 95% des informations, comme les recettes, les modes de consommation, temps de cuissons, souligne Didier Onraita. C’est alors au vendeur de bien connaître ses produits et d’apporter ces informations. » Tandis qu’en supermarché la vente se résume à la mise en rayon et l’encaissement, « le vrac donne l’opportunité de retrouver l’essentiel d’une relation client », se réjouit le commerçant. A l’inverse, « la vente en vrac dans des grands espaces avec peu de personnel est vouée à l’échec », confirme Laura Caniot. Ainsi, quand en 2005, Auchan a tenté l’expérience pour ses produits discount, l’enseigne a déploré « d’énormes pertes ».

5. Redorer l’image de la vente à la pesée

« La grande distribution a relevé tous les défis de la praticité et de la rapidité, reconnaît Aude Camus, qui monte un projet de halle alimentaire 100% vrac dans l’est parisien. Le vrac va devoir faire le même chemin. » Pour rendre cette forme de distribution la « moins moins pratique possible », l’entrepreneuse mise sur « des systèmes de pesée innovants, des systèmes de conservation protégeant de la lumière et de l’oxygène ». Mal pensé ou mal géré, le vrac peut très vite mal tourner. « Le principal frein à l’achat en vrac c’est la propreté », souligne Laurent Dupont. « Acheter en vrac demande de faire preuve d’un peu de civisme. Or, le consommateur a pris l’habitude de jeter des choses au fond du caddie, déplore-t-il. Il nous faut réapprendre à respecter ce qui nous nourrit. »
Le poids des emballages jetables en chiffres
  • Un tiers de nos déchets ménagers sont des emballages jetables
  • La France doit traiter 5 millions de tonnes de déchets d’emballages ménagers chaque année.
  • 1,7 milliard de sacs plastique à usage unique sont encore distribués en France chaque année. Qu’ils soient gratuits ou payants, la loi prévoit leur interdiction en 2016.

Demain, du vrac à foison ?
Pour 2016, Zero Waste France s’attend à « une ouverture massive de points de vente en vrac ». Après La Recharge de Bordeaux, la Re-source de Lyon, La Juste dose de Nancy ou encore Day by Day, Laura Caniot dénombre une soixantaine de projets en gestation. Avec sa franchise, Didier Onraita table sur l’ouverture de 100 boutiques d’ici à 2018, contre 5 actuellement. « Avec les autres magasins 100% vrac, je pense que dans trois ans, on sera au moins 500 », affirme-t-il, analyses de marché à l’appui. « La demande existe, les porteurs de projets sont là, on est dans une période économique où l’on supporte mal le gaspillage, si l’on arrive à relever quelques défis, toutes les conditions sont réunies pour que le vrac change d’échelle », assure Laura Caniot. Parmi les entrepreneurs qui portent les projets, certains viennent de l’industrie de l’emballage jetable ou de la grande distribution. Pratique inimaginable dans leurs anciennes fonctions, les pionniers du vrac ont décidé de partager méthodes et savoirs en open source. « On défriche un secteur complètement nouveau, chacun a intérêt à ce que la pratique prenne de l’ampleur. Pour l’instant, nous ne sommes pas concurrents », souligne Aude Camus. Laura Caniot confirme : « Pour les achats alimentaires, les consommateurs vont au plus près, constate-t-elle. Tant que deux boutiques de vente en vrac sont éloignées de plus de 300 mètres, elles ne se font pas d’ombre. »

Galettes à la betterave, à la carotte et au comté


Galettes à la betterave, à la carotte et au comté
(Crédit photo : Cocotte et biscotte)

Pour 18 galettes
Préparation : 15 min
Cuisson :30 min
- 1 betterave crue
- 3 ou 4 petites carottes
- 120 g de comté
- 60 g de chapelure
- 2 œufs
- persil frais
- sel, poivre
Préchauffez le four à 150°C.

Epluchez la betterave et les carottes et rincez-les. Râpez les légumes et le comté.

Transvasez dans un saladier. Ajoutez les œufs entiers, la chapelure, un peu de persil frais. Salez, poivrez.

Disposez sur la plaque d’un four une feuille de papier sulfurisé.

Confectionnez avec vos mains de petites galettes et aplatissez-les légèrement avec la paume de la main.

Enfournez pour environ trente minutes. Et c’est prêt ! Bon appétit !

Vous pouvez déguster ces petites galettes chaudes comme froides en repas ou pour l’apéritif.

« La forêt amazonienne ne peut pas accumuler plus de carbone »

« La forêt amazonienne ne peut pas accumuler plus de carbone »


« La forêt amazonienne ne peut pas accumuler plus de carbone »
(Crédit photo : Kremtak - Wikimedia)
 
Le temps où le poumon de la planète absorbait une partie du CO2 émis dans l'atmosphère semble révolu. Et ce n'est pas une bonne nouvelle pour le climat ! Les explications de Bruno Hérault, spécialiste des forêts tropicales.

La forêt amazonienne ne sera bientôt plus un puits de carbone. Elle perd sa capacité à absorber le CO2. C’est le résultat de l’une des plus vastes études internationales menées sur cette région, à laquelle ont participé trois instituts de recherche français, dont le Centre de coopération internationale en recherche agronomique (Cirad). Bruno Hérault y est spécialiste des forêts tropicales. Son analyse, depuis Kourou, en Guyane.

Terra eco : Comment avez-vous procédé pour mener cette grande étude internationale ?

Bruno Hérault : L’étude s’est déroulée à l’échelle de l’Amazonie, en rassemblant une centaine de chercheurs et plusieurs dizaines de laboratoires. Il s’agissait de regrouper l’ensemble des dispositifs d’étude existant sur plus de 300 parcelles forestières et de comprendre ce que ces dispositifs nous disaient de la capacité de la forêt amazonienne à stocker du carbone. Nous savons que dans les décennies 1970, 1980 et 1990, l’Amazonie absorbait une partie du dioxyde de carbone émis dans l’atmosphère. La forêt stockait. Mais dans les années 2000, plusieurs événements nous ont alertés, en particulier des épisodes de forte sécheresse. Il fallait réexaminer les données sur l’ensemble amazonien. Or, nous avons été surpris. Pendant la décennie 2000, la capacité de stockage de la forêt a, au mieux, diminué de moitié. On ne peut d’ailleurs pas écarter l’hypothèse que la forêt n’ait même rien stocké du tout !

Jusqu’à ces nouveaux résultats, l’Amazonie fonctionnait comme un puits de carbone. Quel était ce mécanisme ?

Imaginez un hectare de forêt amazonienne. Il représente 400 tonnes de biomasse sèche, stockée dans les arbres vivants. Pendant plusieurs décennies, cet hectare de forêt stockait chaque année un peu plus de biomasse. Nous interprétions ce phénomène comme une capacité de l’écosystème à s’adapter. Comme il y avait plus de carbone – c’est-à-dire plus de nourriture – présent dans l’atmosphère, il y avait plus de carbone qui rentrait dans l’écosystème via la photosynthèse. L’arbre, un peu gourmand en quelque sorte, profitait de l’accumulation de ce carbone atmosphérique. L’écosystème s’est mis à fonctionner plus vite : les arbres poussaient un peu plus, devenaient un peu plus gros… Dans les années 1990, la capacité de stockage de l’Amazonie était de 2 milliards de tonnes de CO2 par an. Ce que l’on constate aujourd’hui, c’est que, depuis quinze ans, ce mécanisme s’est arrêté. L’écosystème semble désormais saturé. La forêt amazonienne ne peut pas accumuler plus de carbone.

Quel rôle ont joué les grandes sécheresses ?

Si l’on parle de mortalité des arbres, elles ont joué un rôle important. En 2005 et en 2010, l’Amazonie centrale et l’Amazonie du Sud ont subi des épisodes très sévères. L’Amazonie a l’habitude de fonctionner avec une saison sèche régulière, qui dure entre deux et quatre mois par an, selon les endroits. L’écosystème fonctionne ainsi. Le problème, c’est que ces saisons sèches deviennent de plus en plus importantes, à la fois en intensité et en durée. Une partie des arbres ne sont pas capables de survivre à trois ou quatre mois de saison sèche. Les conséquences sont massives. Il faut imaginer qu’à certains endroits de la forêt un arbre sur dix est mort ! L’impact en termes de capacité de stockage du carbone est important. Mais nous avons réalisé l’étude en omettant volontairement ces grandes sécheresses. Et les tendances sont les mêmes ! Ce qui fait la tendance, c’est avant tout un mouvement de fond. L’écosystème ne peut plus grossir.

Les autres forêts tropicales du monde sont-elles entrées dans la même phase de déclin de leur capacité de stockage ?

Nous ne savons pas. En Afrique tropicale, il est difficile d’obtenir des résultats. Le Cirad, par exemple, a installé de gros dispositifs d’études en Centrafrique, à la frontière du Congo. Mais cela fait presque cinq ans que nous ne pouvons pas accéder à ces zones. Les arbres ont peut-être été coupés… En Asie, la dynamique principale, c’est la déforestation pour la plantation de palmiers à huile. Des dispositifs que l’on suivait depuis des dizaines d’années ont parfois été transformés en plantations. Dans ces conditions, c’est très difficile d’avoir du recul. Ce phénomène de saturation se déroule vraisemblablement partout. Ce que l’on ignore, c’est si les niveaux de saturation sont similaires.

Quelles sont les conséquences de cet arrêt du stockage sur les modèles de changement climatique ?

Ce n’est pas une bonne nouvelle ! Pour l’évaluation des changements climatiques dans le passé proche et le futur, nous avons pris en compte cette capacité des écosystèmes de forêt tropicale à stocker du carbone et à amoindrir les effets des rejets anthropiques. Il va falloir réviser cela. Fatalement, nos résultats nous incitent à penser que le réchauffement va être plus rapide que ce que l’on prévoyait.

Maintenant que l’écosystème amazonien est à saturation, que va-t-il se passer pour la forêt elle-même ?

Le dioxyde de carbone n’est pas le seul facteur en jeu dans l’écosystème amazonien ! Il faut également compter avec l’augmentation des températures et le changement de régime des précipitations. En Guyane, on a pris deux degrés de plus en cinquante ans. Or, la photosynthèse a un optimum. Au-delà de cet optimum, elle diminue. L’augmentation des températures et le changement de régime des pluies vont devenir les principaux facteurs de l’évolution de l’écosystème amazonien. On le constate déjà. Dans le Sud, des Etats brésiliens rencontrent de gros problèmes d’eau, les rendements agricoles diminuent… Ces changements de pluviométrie viennent à la fois des changements climatiques globaux, mais aussi des modifications de la couverture forestière qui a des conséquences plusieurs milliers de kilomètres plus loin. Depuis le début du XXe siècle, le massif a perdu entre 15% et 20% de sa couverture. C’est suffisamment important pour avoir des conséquences sur les régimes climatiques locaux.